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4. C'est quoi un parti de la rue?

Le slogan du « parti des urnes et de la rue » symbolise l’attachement des membres de Québec solidaire au lien entre leur parti et les mouvements sociaux. Pourtant, nous pensons qu’il nous faut comme parti, repenser, de manière collective et organisée, nos rapports aux mouvements sociaux. Car si le parti des urnes est bien développé, celui de la rue est en jachère. Qui plus est, notre parti s’est souvent montré réticent à intervenir dans les choix stratégiques des mouvements sociaux.

Qu'il n’y ait toutefois pas de malentendus. Beaucoup de militants et militantes de QS prennent part aux luttes sociales, s’investissent dans les mouvements sociaux et sont parties prenantes des mobilisations de l’heure. Pourtant, ces mêmes militantes et militants ne se concertent peu ou pas au sein de QS.

Quant au niveau national, Québec solidaire soutient la plupart des petites et grandes luttes du moment. Notre parti leur apporte son appui public, leur offre une visibilité médiatique, intervient à l’Assemblée pour les légitimer auprès du gouvernement, organise des contingents dans les manifestations.

Néanmoins, cela tend à se limiter à une démarche d’accompagnement, qui refuse de se positionner sur les défis stratégiques auxquels sont en butte les mouvements sociaux face à l’offensive néolibérale. En particulier, la crainte réelle ou supposée qu’un parti politique prenne le contrôle d’un mouvement social (ce qu’on appelle « l’entrisme ») paralyse toute prise de position publique sur les diverses orientations que pourraient prendre les luttes en cours.

Des campagnes politiques mieux définies 

Une façon de canaliser le militantisme des membres de QS entre deux élections est de les aider à se rassembler autour des campagnes politiques. Jusqu’ici, ces campagnes ont surtout eu un caractère de diffusion de nos positions politiques (ex. « Courage politique », « Sortir du noir », « Choisir l’or vert »). Les campagnes récentes sur le 15$/h et les hydrocarbures sortent de ce cadre et positionnent notre parti en phase avec les luttes de l’heure, en intégrant à la fois le travail de terrain, les sorties publiques, et le travail parlementaire.

Il reste que nos campagnes sont souvent sans objectifs clairs, font l’objet de peu de débats démocratiques internes quant à leurs orientations et ne débouchent souvent sur aucun bilan partagé.

Ceci dit, ces problèmes ont été nommés dans une rencontre nationale récente sur la mobilisation à Québec solidaire. Elle devrait déboucher sur une politique balisant mieux l’élaboration et la mise en oeuvre des campagnes politiques à QS. Ce sont des pas dans la bonne direction.

Néanmoins, même si QS dispose de ressources et d’un membrariat non négligeables, il ne peut se substituer aux mouvements existants, si l’objectif est de gagner des luttes et faire des gains réels, malgré le contexte néolibéral difficile. C’est pourquoi nous avons tout à gagner en situant nos campagnes politiques en phase avec les luttes sociales de l’heure. Ce qui n’empêche pas d’avoir une autonomie de proposition politique et d’action.

Enfin, seuls des moyens financiers et un soutien organisationnel découlant d’une volonté politique claire, pourront favoriser le développement de ce type de militantisme. L’embauche récente d’une ressource pour assister la personne responsable à la mobilisation est un autre pas dans la bonne direction.

S’organiser au-delà des circonscriptions

Actuellement, l’implication des membres, la mobilisation sur le terrain, le choix et la solidarité avec les luttes sont souvent déléguées aux associations locales, sans véritable coordination régionale ou nationale. C’est une faiblesse à laquelle il faut remédier. Car la circonscription, unité de base de nos associations locales, n’est souvent pas adaptée pour lutter aux côtés des mouvements sociaux.

Par ailleurs, l’association locale ne dispose pas toujours de la masse critique et des ressources pour participer adéquatement aux mobilisations sociales. En pratique, remettre l’action politique aux seules associations locales ne peut que diviser nos forces dans les mobilisations en cours.

Pour ces mobilisations, les militant.e.s de QS doivent pouvoir s'appuyer sur une concertation et des modes de décision coordonnés au niveau national, d’une part, (par exemple en Conseil National), sur la base d’échanges d'analyse et d'expériences entre instances: mais aussi grâce à l’appui que l’aile parlementaire peut apporter aux luttes.

D’autre part, ces réseaux de lutte et d’action peuvent aussi être décentralisés à l’échelle régionale. Ceux-ci peuvent permettre des regroupements de forces militantes par région, entre deux élections, sur des campagnes bien précises. Ceci n’empêche nullement les associations locales de décliner un ancrage local dans certaines luttes, tout en bénéficiant de la réflexion et de la logistique communes.

Pour des réseaux militants

QS pourrait développer des espaces structurés, au sein du parti, pour favoriser le réseautage, le soutien entre les militants et militantes de QS qui s’impliquent dans les mouvements sociaux. Ceci favoriserait la réflexion stratégique sur la meilleure façon de gagner des luttes et le renouvellement de revendications qui pourraient s’inspirer de notre programme. Voici quelques voies pour développer de tels réseaux militants:
  • Réseauter les membres de QS à l’oeuvre dans un même mouvement social, pour que ces personnes puissent partager leurs analyses, leurs expériences, puissent voir comment décliner l’analyse faite au sein du parti dans chaque mouvement social. Ces efforts pourront s’appuyer sur une cartographie des lieux d’implication de nos membres.
  • Permettre la diffusion, dans les instances du parti, des analyses produites par ces réseaux militants.
  • Encourager la création de lieux de débats, de forums, entre personnes impliquées dans les partis politiques et dans les mouvements sociaux, sur les stratégies de lutte et d’intervention; dans le respect de l’autonomie des différentes organisations. 

Prendre parti dans les débats des mouvements 

En tout respect de leur autonomie organisationnelle, Québec solidaire pourrait aussi intervenir dans les débats stratégiques qui traversent les mouvements sociaux. Cela n’implique pas d’établir un rapport hiérarchique avec ces mouvements: simplement, les militant.e.s de QS pourraient porter dans leurs mouvements respectifs l’analyse dégagée au sein des réseaux militants de QS. Cela devrait être vu comme une contribution, parmi d’autres, aux débats qui traversent les mouvements sociaux, et qui respecte leurs instances démocratiques.

Par sa pratique, QS peut démontrer sa volonté sincère de renforcer les capacités d’auto-organisation démocratique et combative des mouvements sociaux. Au contraire des partis de la classe dominante, qui cherchent simplement à peser sur les orientations des mouvements pour mieux les domestiquer.

Par exemple, la bureaucratie syndicale au Québec, longtemps liée au PQ, enserre le mouvement syndical dans des politiques de concertation sociale qui n’aboutissent qu’à aménager des reculs. Le féminisme libéral, quant à lui, vient limiter l’horizon du mouvement des femmes à des aménagements à la marge, où l’intégration aux institutions officielles (CA d’entreprises, haute fonction publique) ne remet pas en question les fondements patriarcaux des institutions actuelles, ni les racines systémiques qui reproduisent l’appauvrissement et l’exclusion d’une majorité de femmes. Le mouvement écologique peut vouloir aménager le capitalisme ou défendre une optique écosocialiste. Etc.

Québec solidaire ne devrait pas rester indifférent devant ces enjeux qui traversent les différents mouvements sociaux, ni devant la trajectoire qu’ils prennent.

Intervenir sur quels sujets?

Ces interventions de QS dans les mouvements sociaux pourraient se donner les objectifs suivants :
  • Regrouper la gauche syndicale, aujourd’hui atomisée, dans une lutte pour un mouvement syndical de combat, autonome vis-à-vis des partis de la classe dominante. Une gauche syndicale qui soit capable d’offrir une direction alternative à celle des directions bureaucratiques des grandes organisations syndicales. 
  • Favoriser le développement des luttes écologistes qui savent lier le combat immédiat contre le réchauffement climatique, contre le virage pétrolier, à la remise en question de la société capitaliste dans son ensemble. 
  • Combiner la critique de la domination  patriarcale opérée par les luttes féministes pour l’égalité et contre la violence faite aux femmes, à la remise en question des ressorts patriarcaux de la société capitaliste. 
  • Soutenir les luttes antiracistes, en particulier dans cette période de remontée de l’extrême droite et du discours identitaire. 
  • Soutenir les luttes des nations autochtones contre le néocolonialisme, dans le respect du droit de ces nations à l’autodétermination.

Un débouché politique aux luttes

La construction du projet de société de Québec solidaire ne sera pas possible dans un Québec connaissant une accumulation de reculs des classes populaires, dans un contexte de détérioration généralisée de notre environnement et dans une société de plus en plus inégalitaire et raciste.

C’est pourquoi, pour se construire comme parti de transformation, Québec solidaire doit être partie prenante des résistances à la régression sociale, patriarcale et environnementale, que veut   imposer la classe dominante à la majorité populaire. Mais en même temps, les victoires sont de plus en plus difficiles à obtenir dans le contexte néolibéral actuel, malgré des mobilisations souvent gigantesques. Cela démontre qu’un débouché politique (ce que peut offrir un parti comme QS) demeure essentiel pour dénouer un pareil « blocage de la rue ». C’est pourquoi les mouvements sociaux doivent envisager l’importance d’un tel relais politique pour leur action.

Pour y arriver, il faut affirmer sans hésitation que pour QS, les mouvements sociaux ne se réduisent pas à un réservoir de recrutement électoral ou de futurs cadres pour l’État de demain. Il faut       déconstruire, en paroles et en gestes, l’idée que les luttes sociales peuvent seulement, dans le meilleur des cas, parvenir à politiser les gens et à tirer leur conscience à gauche. Au contraire, seul le développement de ces luttes peut fonder un projet de transformation sociale véritable, susceptible de générer des contre-pouvoirs significatifs. Contre-pouvoirs dont même un gouvernement de gauche aura besoin! 

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